
Pendant des décennies, s’informer sur la Tunisie en anglais relevait presque du parcours du combattant. Le paysage médiatique tunisien s’est toujours construit autour de deux langues dominantes, l’arabe et le français, héritage direct de l’histoire du pays, de son rapport à la colonisation puis à la construction de l’État indépendant. L’anglais, lui, est resté longtemps le grand absent de ce paysage.
Les plus anciens s’en souviennent peut-être : il existait un journal appelé Tunisia News, une publication assez confidentielle, plus proche du fascicule institutionnel que du média d’actualité, distribuée essentiellement à bord des vols Tunisair et destinée avant tout aux visiteurs étrangers de passage. Une sorte de vitrine touristique et diplomatique plutôt qu’un véritable espace de journalisme en anglais, pensée pour rassurer et informer sommairement un lecteur extérieur au pays, sans jamais vraiment construire d’identité éditoriale propre ni d’équipe rédactionnelle permanente.
Ce vide a longtemps persisté. Alors que la diaspora tunisienne s’est mondialisée, que le tourisme international s’est développé, et que la Tunisie a connu depuis 2011 des transformations politiques et sociales majeures suivies de très près à l’étranger, l’offre de contenu anglophone original — produit depuis Tunis, par des Tunisiens, et pensé pour un lectorat international — est restée étonnamment restreinte.
Un basculement récent, porté par une nouvelle génération de fondateurs
Depuis la fin des années 2010, les choses évoluent nettement. Une poignée de projets indépendants, souvent portés par un fondateur ou une toute petite équipe, ont commencé à combler ce vide en misant sur l’anglais comme langue éditoriale première plutôt que comme simple traduction d’un contenu francophone ou arabophone déjà existant. Voici un panorama détaillé, avec chiffres, dates et liens, de cet écosystème encore restreint mais en pleine structuration.
Le cercle central : les quatre références
Carthage Magazine — la référence généraliste
Lien : carthagemagazine.com
Lancé en 2019 à Ben Arous par son fondateur et CEO Saber Hassen, Carthage Magazine s’est imposé comme le média anglophone le plus lu sur la Tunisie. Dès août 2020, il se présentait déjà comme le seul et le plus grand média anglophone du pays, revendiquant plus de 500 000 lecteurs mensuels cumulés entre le web et les réseaux sociaux. Aujourd’hui, ses communautés sociales avoisinent 145 600 abonnés sur Facebook, 53 700 sur Instagram et 11 600 sur Twitter/X.
Le magazine mêle culture, histoire, tourisme, gastronomie et guides pratiques — ses fameux « Quick Answer » guides destinés aux expatriés et à la diaspora, sur des sujets aussi variés que l’huile d’olive, les trains ou les arnaques touristiques. Sa raison d’être tient en une phrase que l’équipe a souvent reprise : la Tunisie avait beaucoup à partager avec le monde, mais très peu de ce contenu atteignait les lecteurs anglophones.
Tunez Magazine — la culture et le patrimoine version pop
Lien : tunezmagazine.org
Fondé entre 2020 et 2021 par Hedy Ben Hmida, né en 1999 à Sousse et cinéphile revendiqué, Tunez Magazine se concentre sur le cinéma, la musique, la mode et le patrimoine culturel tunisien. Le site, disponible en quatre langues (anglais, français, allemand, italien), s’accompagne d’une déclinaison événementielle à travers la série Disco Tunez, consacrée à l’archivage de l’héritage disco tunisien des années 1970-80. Une audience plus restreinte que Carthage Magazine, mais un engagement fort, porté par une identité de marque très soignée et une présence Instagram active.
TMO — Tunisian Monitor Magazine, l’angle business et politique
Lien : tmo-mag.com.tn
Actif depuis 2020 environ, TMO revendique aujourd’hui plus de 600 pages indexées et une couverture quotidienne. Le site propose une hybridation entre actualité économique, startups, politique nationale, science et patrimoine, complétée par une newsletter hebdomadaire baptisée Weekly Roundup. L’équipe rédactionnelle, réduite, signe souvent ses articles sous le pseudonyme collectif BGMN. Sa cible : investisseurs, professionnels de la diaspora et observateurs internationaux qui suivent la Tunisie de près.
Tunisia News Gazette — le maillon le plus « wire »
Lien : tunisianewsgazette.com
Actif depuis le début des années 2020, ce site fonctionne davantage comme un agrégateur/gazette au format EIN Presswire, avec des rubriques allant du marché à la santé en passant par la gouvernance. C’est, des quatre références historiques, le média le moins « indépendant » au sens journalistique strict — la transparence sur son équipe rédactionnelle reste faible — mais il reste anglophone et Tunisie-centré.
Les indépendants engagés à ajouter à la liste
Meshkal — le pendant investigatif
Lien : meshkal.org
Fondé en avril 2019 par le journaliste Fadil Aliriza, basé à Tunis, Meshkal se distingue par une ligne éditoriale exigeante : reportages de terrain datés, refus strict de l’éditorial d’opinion, articles construits autour de perspectives multiples. Le média a d’abord été soutenu par la Fondation Heinrich Böll et International Media Support, avant de basculer depuis 2022 vers un financement participatif via Patreon, se revendiquant « plateforme de reportage indépendante en langue anglaise ». C’est aujourd’hui l’une des lectures les plus respectées pour qui cherche une analyse nuancée de la politique et de la société tunisiennes, loin du format news classique.
Inkyfada — le journalisme de données
Lien : inkyfada.com/en
Fondé en 2014 via l’association à but non lucratif Al Khatt, par un collectif de journalistes, développeurs et designers, Inkyfada est membre du Global Investigative Journalism Network (GIJN) et reste avant tout francophone et arabophone, avec une couche anglaise secondaire mais active. Son lectorat historique se compte en dizaines de milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux, avec un public urbain tunisien complété par la diaspora en France, majoritairement âgé de 25 à 45 ans. Sa marque de fabrique : les enquêtes longues, la data-visualisation, les cartes interactives et les podcasts.
Nawaat — le pionnier de l’alternatif
Lien : nawaat.org/en
Les racines de Nawaat remontent à 2004, sous forme de blog collectif, avant son évolution vers un média multi-primé. Trilingue (arabe, français, anglais), il revendique plus de 100 000 abonnés cumulés sur les réseaux sociaux, une histoire éditoriale de plus de vingt ans d’archives, un magazine papier trimestriel historique et une présence active en festivals. Son positionnement : le journalisme alternatif, l’analyse citoyenne et les sujets de droits humains et de libertés civiles.
MABAPOST English — l’e-news bihebdomadaire
Lien : en.mabapost.tn
Lancé en décembre 2019 par Mohamed Ali Ben Ammar, MABAPOST English fait partie d’un réseau multilingue (arabe/français/anglais) et publie une newsletter bihebdomadaire mêlant culture, cinéma, business, politique et sujets diaspora — une édition anglaise pensée comme un contenu original, et non comme une simple traduction automatique.
Blue Tunisia — l’environnement comme spécialité
Lien : bluetunisia.com/en
Dirigé depuis avril 2021 par Mayssa Sandli, Blue Tunisia consacre 100 % de sa ligne éditoriale à l’environnement : érosion côtière, pollution, enquêtes vidéo et documentaires. Le média a reçu un prix de l’innovation avec Deutsche Welle ainsi qu’un prix d’impact social avec Accede International, et se présente comme le premier média tunisien reconnu « trusted media » par Reporters Sans Frontières. Une identité visuelle très moderne et une section anglaise dédiée aux lecteurs internationaux, ONG environnementales et diaspora sensible aux questions écologiques.
Les projets académiques, de niche et émergents
- MECAM Papers & Publications — mecam.tn/publications/?lang=en — actif depuis 2020, publie en accès libre des analyses courtes sur les transformations socio-politiques tunisiennes et maghrébines, à destination des chercheurs et praticiens.
- Legal Agenda — section Tunisie (anglais) — english.legal-agenda.com/category/tunisia — portail anglais actif depuis 2018, spécialisé dans l’indépendance judiciaire, le droit du travail et les libertés civiles.
- The Maghrib Podcast (série Tunisie) — themaghribpodcast.com — actif depuis 2017, format audio consacré à l’histoire moderne de la Tunisie, avec des entretiens d’historiens et d’universitaires.
- Tunisia Online News — tunisiaonlinenews.com — lancé en 2025, hybride actualité/magazine, encore émergent en termes d’audience mais positionné comme fenêtre anglophone quotidienne sur la Tunisie.
- Multiply Tunisia — podcast anglophone actif entre 2020 et 2024, consacré aux startups, à l’innovation sociale et aux Tunisiens de la diaspora revenus au pays (série « They Came Back »).
- WeLoveTunisia.com — plateforme de référence plus utilitaire que journalistique, orientée tourisme, investissement et faits vérifiés sur la Tunisie, à destination d’un public international et business.
- Alqatiba — média indépendant en dialecte tunisien depuis 2020, spécialisé dans l’investigation et la lutte anti-corruption, qui a annoncé des projets de déclinaison en anglais et en français — à surveiller de près, car il pourrait devenir le prochain Meshkal anglophone.
- Tunisia Live — l’un des tout premiers efforts anglophones d’après-révolution, lancé vers 2011 par de jeunes Tunisiens, aujourd’hui largement à l’arrêt depuis 2016 malgré une communauté Facebook qui avait atteint plusieurs dizaines de milliers de mentions « j’aime » à son apogée.
Pourquoi ça compte
Ce mouvement, bien que modeste en volume comparé au poids de la presse arabophone et francophone, marque un changement réel : la Tunisie commence à se raconter elle-même en anglais, avec ses propres voix, plutôt que d’être racontée de l’extérieur ou réduite à un simple feuillet distribué à bord d’un avion. Pour la diaspora, les expatriés, les investisseurs et tous ceux qui s’intéressent au pays sans maîtriser l’arabe ou le français, cette nouvelle génération de médias indépendants — de Carthage Magazine à Meshkal en passant par Blue Tunisia — offre enfin un accès direct, actuel et nuancé à ce qui se joue en Tunisie, que ce soit sur le plan touristique, culturel, économique, environnemental ou politique.
Si vous cherchez à rester informé sur la Tunisie en anglais, ces quelques noms constituent aujourd’hui la sélection la plus fiable et la plus vivante du paysage : Carthage Magazine, Tunez Magazine, TMO, Meshkal, Inkyfada, Nawaat, MABAPOST English et Blue Tunisia.